Totems

La transformation imaginaire qui fait de Ransom une créature sauvage, bien que radicale, s’inspire de notre tendance, en tant qu’humains, à nous identifier profondément aux animaux :

« Le monde est comme une grande armoire remplie de totems, parmi lesquels nous choisissons celui qui nous ressemble. Chacune des émotions auxquelles nous accédons par l’expérience se retrouve aussi chez les animaux. Chacun d’eux met une émotion en relief. Qu’y a-t-il de plus naturel pour un humain que de s’identifier à l’animal qui lui semble refléter son tempérament? Les compagnies automobiles de Detroit jouent là-dessus depuis des années pour vendre des véhicules.

« Les amateurs de chiens décident quel chien exprime le mieux les émotions qui leur ressemblent. “C’est tout moi ! Je suis un berger allemand ! ” ou “Je suis un teckel !” ou “Je suis un beagle !” Bien sûr, cela ne suffit pas pour choisir un animal de compagnie. Souvent, les gens prennent un chien dont le tempérament leur est opposé ou complémentaire. Ce qui est surprenant, c’est la diversité des tempéraments, de la gentillesse de l’épagneul à la hargne du doberman.

« La création a fait de même avec toutes les formes de vie sur la planète Terre. Si vous observez un paysage naturel, vous repérerez toutes sortes de tempéraments. Un prédateur n’a pas le même qu’un herbivore. Si nous envisageons chacun notre nature dans cette perspective, nous saurons mieux qui nous sommes et qui nous pourrions être. »

Le Moi Démantelé

Les théories sur le comportement animal ont tenu une place importante dans la réflexion qui a entouré Wild Animus, en particulier celles qui traitent des rites amoureux chez les espèces non humaines :

« La façon dont elles se comportent est identique à la nôtre. Nous sommes faits de la même étoffe. Certains mystères s’éclaircissent lorsque l’on regarde au-delà de la race humaine. Dans les années 1970, lorsque je cherchais à comprendre mon propre état de folie, j’ai été profondément troublé par les réponses que j’ai trouvées. Et puis j’ai lu Tinbergen, et j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de folie, mais de science.

« La littérature éthologique regorge de descriptions de comportements animaux pendant la période des amours où les animaux se mettent en danger. Le besoin viscéral de se rendre vulnérable à l’autre, de “s’abandonner”, n’est pas spécifique à la race humaine. Il pourrait difficilement en être autrement. L’autoprotection suppose de défendre ce que l’on est. Cependant, pour avoir une descendance, il faut s’accoupler, et pour s’accoupler il faut entrer dans l’intimité d’un étranger. Dans la nature, c’est dangereux. C’est dangereux pour nous aussi. Nous sommes tous vraiment des étrangers. Mais parce que nos cœurs sont avec ceux qui risquent tout pour l’amour, leurs souhaits de mort ont pour nous quelque chose de merveilleux.

« Ce que cela implique, c’est donc de se rendre vulnérable, de prendre part au démantèlement du moi de manière à réaliser un moi plus vaste à travers l’amour. Pour Ransom, il s’agit d’une question absolument fondamentale. »

S’abandonner

Voilà pour la partie « sauvage. » Mais qu’en est-il d’« Animus » ?

« Ransom est un idéaliste. Pour lui, il n’y a rien au-dessus des idées, elles ont plus de valeur que la vie elle-même. Il s’engage à vivre dans un état d’abandon, dans un monde où le cœur en fusion ne cesse jamais de s’épancher, ce qui est sa façon de dire : “ L’état que j’ai ressenti dans ma relation amoureuse, cet état d’abandon, je voudrais qu’il soit permanent, qu’il dure toujours. À tout jamais.”

« Il se peut que cette vision des choses ne soit pas réaliste. Mais c’est l’objectif que s’est donné Ransom et Animus est l’incarnation de ce but, le sommet de son inspiration. »

Ransom est-il inspiré par une vérité transcendante ? Ou bien est-il simplement égaré par des fantasmes ?

« À un certain niveau, le style d’idéalisme de Ransom ne marche pas. Et pourtant, les plus grandes aspirations ne côtoient-elles pas les plus grands écueils ? Et qui, en réalité, n’est pas amoureux des grandes idées ? »