LA VISION : ALLIER LA PROSE ET LE CHANT

« L'idée de Wild Animus a germé dans mon esprit lorsque j'étais à Berkeley à la fin des années soixante, » raconte Rich. « Le point de départ, ça a été une identification avec des créatures sauvages : le bélier et ses loups. À l'époque, il y avait eu des tentatives de mélanger des écrits sérieux avec la pop music, par exemple par des gens comme Jim Morrison et Don Van Vliet. Moi je rêvais d'une quête de vérités profondes dans un cadre naturel, grâce à un mariage inédit entre paroles et musique. »

The Dyin’ Crapshooters Blues

Rich fait alors la connaissance de récits classiques chantés – l'épopée de Gilgamesh, l'œuvre de Homère et les romans médiévaux. Il s’essaie à écrire de longues histoires en les insérant dans un nouveau contexte, celui de la musique moderne. Puis il entend la chanson de Blind Willie McTell, The Dyin’ Crapshooter’s Blues, et c’est alors que lui vient une idée :

« Cette chanson de Blind Willie relate l’histoire d’un homme à ses derniers instants : vous êtes à son chevet, vous marchez près du corbillard qui l’emmène au cimetière, et à mesure que l’histoire se déroule, vous ressentez toute une palette d’émotions – une impression de pathétique, de futilité, d’humour pince-sans-rire... Au lieu de construire une mélodie répétitive, où la métrique et le rythme seraient invariables, Willie combine toutes sortes de lignes mélodiques dont chacune a sa propre métrique, son propre rythme, comme dans un patchwork. On passe de l’une à l’autre selon une “logique” propre à l’histoire. Ces changements sont parfois brutaux, mais chaque étape est accessible, et la violence inhérente à cette construction lui prête une force particulière. Je me suis demandé si l’on pouvait moderniser ce procédé des anciens bardes en ayant recours à une approche similaire. » Shapero est séduit : « Je me disais qu’ainsi, le lecteur ressentirait l’histoire plus intensément, plus en profondeur. »

Un Voyage Initiatique

“Mon histoire – l'histoire que je voulais raconter – était un voyage de découverte », se souvient Rich.

« Ce voyage avait pour cadre les grandes terres vierges d’Alaska. Il fallait que j’aille là-bas, pour mettre en scène le récit, le mythos, encore en gestation dans ma tête. Mais ce n’était pas si simple. Je venais de terminer un premier cycle à Berkeley et je n’avais plus un sou. J’ai travaillé sur la musique et le premier jet de Wild Animus pendant huit mois environ et j’ai vendu tout ce que j’avais, ma stéréo, mes livres, mes disques, mes meubles. Puis je me suis trouvé un petit boulot à creuser des fossés pour une entreprise de transports publics, le BART. Puis j’ai manœuvré des presses typographiques. Puis j’en ai vendu. Quand je n’avais pas de boulot, j’écrivais. »

Quoique réticent à reprendre ses études, il songeait à le faire quand un de ses amis lui présenta un vieux conteur qui travaillait pour Univac, une société d’informatique. « Al avait fait des études de lettres à Berkeley comme moi et il avait bossé pour Disney à l’époque de Peter Pan. Il m’a offert un job. »

Le Grand Saut

« C’était l’occasion rêvée », dit Shapero. « Non seulement je touchais un salaire mais ça voulait dire aussi que je pourrais revenir m’installer à Seattle, ce tremplin vers l’Alaska, le paysage de Wild Animus et de mes rêves d’artiste. » Il s’y rendit deux ans plus tard. Il devait y retourner fréquemment au cours des trente ans qui suivirent.

Rich situa Wild Animus sur le mont Wrangell. « J’ai négocié des congés avec mes employeurs, parfois jusqu’à un mois ou deux. Entre deux jobs, je m’accordais autant de temps libre que possible, le temps d’épuiser mes économies. Un été où les vols étaient bon marché, j’ai passé tous mes week-ends en Alaska. Je partais le vendredi, prenais un vol de nuit le dimanche et sautais dans ma voiture à l’aéroport pour retourner au travail le lundi matin. Quand je me suis mis à mon compte, ça m’a facilité les choses. »

Alors qu’il préparait ses randonnées en solitaire dans ces terres vierges, des scientifiques lui demandèrent de rassembler des données pour eux . « J’ai fini par constituer la première collection de plantes provenant du mont Wrangell et le premier recensement d’oiseaux. J’ai fait des collections de papillons pour le musée Smithsonian et d’araignées pour l’American Museum of Natural History. Ces insectes ont inspiré des articles scientifiques. J’ai même découvert ce qui pouvait bien être une nouvelle espèce botanique ! Une anecdote qu’on retrouve dans le roman. »